Entretien avec Bachar el-Assad

 Entretien avec le président syrien Bachar al-Assad

À la veille de sa venue à Paris pour participer au sommet de l’Union pour la Méditerranée, et de sa participation au défilé du 14-Juillet, le président syrien a accordé un grand entretien à l’Humanité

 Entretien exclusif avec notre envoyé spécial à Damas. 

Est-ce que la conférence de Doha (qui a permis le déblocage de l’impasse libanaise) est à l’origine de l’invitation qui vous a été faite de venir à Paris pour le sommet de l’Union pour la Méditerranée ? 

Bachar al Assad. C’est certainement un élément qui a favorisé cette invitation. Il y avait un malentendu sur la position de la Syrie par rapport à la paix et surtout par rapport au Liban. Ce qui s’est passé à Doha ainsi que les négociations indirectes entamées avec Israël ont permis de mieux comprendre notre positionnement. Il y a également la question de l’Union pour la Méditerranée dans laquelle la Syrie joue un rôle important du côté arabe. Mais peutêtre est-ce le hasard qui a uni toutes ces questions. En tout cas cela a permis une grande avancée dans ces relations.

 Qu’avez-vous demandé à la France ? 

Bachar al Assad. Concernant la politique extérieure, nous voulons que la France soit un pays actif et joue un rôle important dans le cadre du processus de paix. Surtout si on arrive à passer l’étape de négociations indirectes avec Israël à des négociations directes. Autre axe que nous souhaitons privilégier : le partenariat franco-syrien. Il y a aussi, bien sûr, l’Union pour la Méditerranée (UPM). L’idée est bonne mais elle n’est pas encore complète. Comment faire pour que cette idée soit un succès ? C’est une idée plus développée que celle du processus de Barcelone. Pourquoi Barcelone a échoué ? Parce que le processus s’est éloigné de la réalité politique. C’est pour cela que nous avons insisté afin que dans l’UPM soit intégré un axe politique. Ce qui signifie pour nous le processus de paix.

Les relations bilatérales entre nos pays ont eu des côtés négatifs notamment dans les domaines politique et économique. Il faut un dialogue politique plus fréquent, développer les relations économiques dans le domaine de l’extraction du pétrole, de l’énergie électrique, du transport (surtout l’aviation) et des échanges commerciaux en général. Je ne peux pas répondre à la place de la France mais je pense qu’elle désire la stabilité au Proche-Orient, c’est-à-dire, par le processus de paix, compléter le processuspolitique au Liban, l’avenir politique de l’Irak, la réconciliation palestinienne, dans le but de finaliser le processus de paix, car celui-ci ne dépend pas seulement de la Syrie. On peut y ajouter la lutte contre le terrorisme. Sur toutes ces questions, la Syrie est un pays actif. 

On a le sentiment que ce rapprochement entre Paris et Damas se produit au moment où la France se rapproche d’Israël et se situe aux côtés de la politique étrangère des États-Unis. Est-ce que la Syrie n’est pas un enjeu dans le cadre de cette politique-là ?

Bachar al Assad. Le changement de la politique française est lié à l’arrivée au pouvoir de M. Sarkozy. En ce qui concerne la relation de la France avec l’OTAN et avec les États-Unis, ce qui m’intéresse, en tant que président de la Syrie, ce sont les conséquences de ces relations pour les intérêts de la Syrie. Si la politique de la France est planifiée aux États-Unis, ce pourrait être négatif pour nous. Mais ce n’est pas notre impression. Si cette relation franco-américaine est étroite, il faudrait renforcer le rôle de la France pour pousser les États- Unis à devenir positifs vis-à-vis des causes arabes de la région. Exemple : dans le processus de paix, le rôle des États-Unis est essentiel, c’est la grande puissance. Ses relations avec Israël sont des relations privilégiées. Aucun pays européen ne peut remplacer le rôle des Américains auprès des Israéliens. Le rôle européen est complémentaire de celui des États-Unis. Le problème est que ces derniers ne comprennent pas exactement ce qui se passe dans la région. La France pourrait aider les Américains à mieux comprendre la conjoncture de la région.

L’OTAN est une organisation qui sert les intérêts et la politique des Américains. Les relations avec l’OTAN ne sont pas des relations vues à part. Tout dépend d’une seule question : jusqu’à quel degré la France voudrait être un pays indépendant et retrouver le rôle qui est le sien, le rôle traditionnel, le rôle pilote des Européens dans la région ? Quel est l’avenir de l’Union européenne considérée par nous comme absente de la scène internationale depuis 2005 et surtout au Proche-Orient. 

Mais la France, en se plaçant dans le dispositif de l’OTAN, participe à l’encerclement de pays de la région, annonce l’ouverture d’une nouvelle base en face de l’Iran. Ne peut-on voir dans ces nouvelles relations entre la France et la Syrie la volonté sinon de détruire en tout cas de distendre les liens entre Damas et Téhéran ?

Bachar al Assad. Je ne vois pas de liens entre la stabilité et un relâchement des liens entre la Syrie et l’Iran. Au contraire. Si la Syrie cherche à être efficace pour la stabilité de la région, elle doit engager des dialogues avec tous les pays de la région, surtout avec les plus importants. Pour nous les pays les plus importants dans la région sont l’Iran et la Turquie. Deux grands pays stratégiques. Il n’y aura pas de stabilité dans la région sans ces deux pays. Le problème de l’approche que vous avez soulevé, c’est une approche américaine, c’est la politique de l’isolement. Si on regarde les résultats de l’isolement exercé à l’encontre de certains pays par les États-Unis ces sept dernières années (un certain nombre de pays européens les ont d’ailleurs suivis) on s’aperçoit que le désordre s’est propagé, l’extrémisme a fait une tache d’huile dans la région et cet extrémisme peut déboucher sur le terrorisme.

Nous avons subi les conséquences, par le passé, de cette politique d’isolement. Par la suite, l’Europe aussi. Et probablement nous allons payer un prix encore plus cher dans l’avenir. En Syrie, nous adoptons la politique de l’intégration et non de l’isolement. Nous acceptons le dialogue et nous refusons les diktats. De toute façon isoler l’Iran n’arrêtera pas son programme nucléaire. J’encourage la France à engager un dialogue.

 Vous avez engagé un « dialogue indirect » avec Israël, via la Turquie. Que recouvrent ces négociations et que fautil pour passer à des négociations directes. Quelle est la politique de la Syrie qui semble chercher un règlement bilatéral au détriment d’un règlement multilatéral contenu dans l’initiative arabe qui propose une normalisation des relations avec Israël ? 

Bachar al Assad. Négociations indirectes ne veut pas dire que nous ne voudrions pas nous mettre à une table avec les Israéliens. Négociations directes ne veut pas dire que nous souhaitons nous mettre à une table avec eux. Avant le démarrage du processus de paix en 1991, le secrétaire d’État américain, James Baker, est venu dans la région. Il a fait des visites éclairs entre la Syrie et Israël pour trouver une base commune valable et entamer des négociations directes. C’est exactement ce qu’on fait aujourd’hui après une paralysie de huit ans du processus de paix et des négociations avec Israël, après des agressions contre le Liban et la Syrie. Nous travaillons sur deux axes : construire la confiance, être convaincu qu’Israël est sérieux dans le processus de paix. Deuxièmement, la base commune qui permettrait l’ouverture de négociations directes. Ce serait un point culminant, un carrefour.

Dans le cadre de négociations indirectes, le rôle de la Turquie est un rôle d’intermédiaire. Dans les négociations directes il y aura un parrain. C’est ce parrain qui doit exercer des pressions. Il y a une référence importante qui servirait de base essentielle pour démarrer la deuxième étape : à Madrid, la Syrie voulait que l’ensemble des pays arabes se comportent comme un bloc négociant. Cela n’a pas été réalisé sur le terrain. Ce qui a amené la Syrie à entamer des négociations directes avec Israël. Ce qui se passe actuellement n’est pas différent de ce qui s’est passé auparavant. Nous parlons d’une paix juste et globale. Globale veut dire que c’est une paix sur les volets palestinien, libanais et syrien. Cela ne se passe pas sur le terrain. Il y a une division palestino-palestinienne. Nous devons distinguer entre la signature d’un accord de paix avec la Syrie et établir la paix dans la région. L’accord n’établirait pas obligatoirement la paix. Nous avons 500000 réfugiés palestiniens en Syrie. Idem au Liban. Comment résoudre leurs problèmes ?

 

Nous avons discuté avec Mahmoud Abbas sur la façon de mettre en avant le volet palestinien. Nous n’avons pas pour le moment la réponse à toutes les questions que je viens de soulever. Nous avons des réponses virtuelles mais on ne connaît pas pour l’instant la réaction des Israéliens, des Européens et encore moins des Américains. Mais si on rétablit tous les droits de la Syrie on ne va pas dire qu’on ne va pas signer un accord de paix. C’est pour cela que j’ai dit que je faisais la distinction entre la signature d’un accord et la paix. Bien sûr, on ne sera pas très content si l’on arrive simplement à un accord concernant la Syrie. Ce qui nous intéresse c’est la résolution 242 des Nations unies. Israël semble plus sérieux qu’en 2000, mais je dis cela avec beaucoup de réserves. Sérieux peut-être mais les Israéliens en sontils capables et notamment le chef du gouvernement ? Aller vers la paix est plus difficile que d’aller vers la guerre.

 La commission internationale chargée d’enquêter sur l’assassinat de Rafic Hariri n’a toujours rien produit. Qu’en attendez-vous ? 

Bachar al Assad. Les derniers rapports ont affirmé que la Syrie avait bien coopéré. C’est pour cela que nous ne sommes pas inquiets. En ce qui concerne le tribunal international, nous estimons que les relations de la Syrie avec celui-ci doivent être contractuelles. Nous avons coopéré avec la commission d’enquête mais cela ne doit pas porter atteinte à notre souveraineté. C’est pareil pour le tribunal international. Mais un peu plus de coopération nécessite la signature d’un accord qui lie la Syrie et l’ONU.

Comment intervenez-vous sur le dossier nucléaire iranien ? Pourquoi un tel regroupement international contre l’Iran ?

Bachar Al Assad. L’Iran ne veut pas d’arme nucléaire. Mais il a le droit d’avoir un réacteur nucléaire, de produire de l’énergie et d’enrichir le combustible nucléaire. Or les négociations en cours avec l’Iran sont utilisées pour l’empêcher d’acquérir quelque chose qui relève de son droit international. Il faut lui donner ce droit et ensuite passer au contrôle. Je crois que la position des Européens est différente de celle des Américains. Les États-Unis cherchent à déclencher une guerre et cherchent des prétextes. L’Europe fait pression sur l’Iran mais veut éviter une guerre. J’ai soulevé ce problème avec de nombreux responsables européens, je peux vous dire qu’il y a unanimité. En revanche, ils sont tous d’accord pour empêcher l’Iran de produire du combustible nucléaire. Peut-être est-ce parce qu’avec la flambée des prix du pétrole l’énergie nucléaire devient le nouvel or noir. Certains pays auraient alors intérêt à monopoliser cette énergie indispensable dans l’avenir.

De nombreuses voix s’élèvent pour demander la libération d’Anouar Al Bounni, Michel Kilo, Mohammad Issa. N’est-ce pas le crédit de la Syrie qui est entamé avec ces incarcérations de progressistes ? Pourquoi ne sont-ils pas libérés ? 

Bachar al Assad. Certains occidentaux parlent de prisonniers d’opinion. Quelle est la définition ? Nous avons enfermé des terroristes. Celui qui viole ou qui commet une action contre la sécurité d’un pays est-il un prisonnier d’opinion ? Nous avons des gens qui ont perpétré des actions contre la sécurité nationale. Les gens qui nous sont opposés ne sont pas dans les prisons syriennes. Il y a des cas particuliers dans l’application de la n n n loi syrienne. Il n’est pas permis de provoquer des problèmes de confessionnalisme. Vous ne pouvez pas coopérer avec une partie étrangère connue pour son hostilité à la Syrie. Les gens que vous avez cités ont eu un contact direct avec une partie libanaise qui a appelé publiquement les États-Unis à envahir la Syrie. La loi syrienne stipule des sanctions contre ces personnes. Nous avons des visions différentes de la sécurité nationale. Les Européens doivent éviter d’avoir un regard européen sur la région. Il faut voir la région et le pays à travers le prisme de nos problèmes et de nos sociétés. Cela ne veut pas dire que nous avons atteint un degré élevé de démocratie. Nous effectuons des pas étudiés, peu rapides, influencés par les conjonctures politiques, celles des extrémismes. C’est un long chemin emprunté par nous-mêmes. Nous pouvons dire que nous n’en sommes qu’au début. Mais il n’est pas vrai que nous avons reculé.

 

Entretien réalisé par Pierre Barbancey

Fr - 09-07-2008

 

http://www.humanite.fr/Entretien-avec-Bachar-El-Assad

 

Google
Web Site

hafez al assad speech